La social-démocratie : politique et abus de langages

Le langage est un outil fantastique. Pourtant, et surtout en politique, le langage est très souvent l’objet d’abus, afin de servir une propagande bien rodée. Langue de bois, novlangue, détournement des concepts, il s’agit de manier les mots pour cacher le sens de sa pensée et servir ses intérêts.

Fais ce serment : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

Fais ce serment : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

 

Petit aparté sur la novlangue

Popularisée avec le chef d’oeuvre de Georges Orwell, 1984, la novlangue est le procédé qui me fait le plus enrager. Ainsi les autorités et le législateur, pour servir leurs fins sécuritaires, ont-ils depuis 2007 forgé le terme « vidéoprotection » pour ne pas dire vidéosurveillance !

De la même manière, le Maire de Lyon depuis quelques mois se qualifie de « social-réformiste ». Un terme que vous n’avez entendu nulle part ailleurs, et pour cause ! Membre du Parti socialiste, Gérard Collomb ne partage que très peu d’idées avec celui-ci, son adhésion lui étant surtout utile pour contrôler des dizaines de militants dévoués et disciplinés.

Il ne peut donc pas se dire ouvertement libéral. Social-libéral non plus, les derniers en date à utiliser ce terme n’en ont pas été récompensés : Jean-Marie Bockel après avoir servi « l’ouverture » du gouvernement Sarkozy est aussi peu populaire à droite qu’à gauche, Jérôme Cahuzac, quant à lui,… bon, on connaît l’histoire.

Le Maire de Lyon a donc inventé le terme social-réformiste ! Un mot d’apparence sympathique, composé de deux termes passepartouts à gauche. Pourtant, ce n’est bien qu’un habillage et ses idées le démontrent : favoriser les bas-salaires, réduire l’imposition sur le capital, réduire l’imposition des très hauts revenus, scepticisme vis-à-vis du mariage pour tous, multiplication de la vidéosurveillance, etc. Bref, pour dissimuler des idées libérales dans un parti de gauche, forgez un terme avec le préfixe social et n’importe quoi après et vous pourrez y ranger n’importe quelles idées : un bel exemple de novlangue !

Alors, être social-démocrate, c’est quoi au juste ?

Venons-en maintenant au fait, c’est quoi être « social-démocrate », ce qualificatif dont le gouvernement et les dirigeants du Parti socialiste usent sans relâche depuis plusieurs jours maintenant ?

Le terme social-démocrate a été créé pour rendre compte de l’alliance idéologique entre les revendications démocratiques et socialistes. Face aux empires et aux royaumes, à la monarchie et à l’aristocratie, aux privilégiés et à la bourgeoisie, les sociaux-démocrates demandent le suffrage universel pour pouvoir améliorer la condition de la classe ouvrière. L’égalité politique devient un moyen de l’égalité sociale. Ce concept est ainsi extrêmement lié à celui de réformisme. Le réformisme revient à acquérir l’égalité sociale grâce à la conquête démocratique du pouvoir, s’opposant ainsi à la révolution.

C'est pas un tantinet exagéré, tout ça ?^^

C’est pas un tantinet exagéré, tout ça ?^^

En retenant cette définition, du Parti communiste au Parti socialiste, la gauche est aujourd’hui toute entière social-démocrate et réformiste. Mais avec le temps, et profitant de certaines ambiguïtés, les modérés à gauche se sont souvent servis du concept social-démocrate pour servir leurs fins et pousser un rapprochement avec le centre ou la droite. Le mot social-démocrate a pu alors perdre tout son sens.

Aujourd’hui, Pierre Moscovici, ministre de l’économie et des finances, peu connu pour son socialisme parle ainsi de « l’option sociale-démocrate » de personnalités de la droite libérale comme Jean-Pierre Raffarin, Bruno Le Maire, etc. Les exemples à l’étranger sont également démonstratifs : le parti social-démocrate est classé à droite de l’échiquier politique au Portugal ; aux États-Unis, au Japon ou dans certains pays d’Europe de l’Est, il est à l’extrême-gauche. Et ces écarts ne datent pas d’hier : Lénine et le courant bolchévik étaient ainsi issus d’un parti social-démocrate à la fin du XIXe siècle. Alors, Hollande, bolchévik ?

 

Pour rester sérieux, disons que le mot social-démocrate, sous les coups de canif des abus de langages, ne signifie plus grand chose. Et il faudrait bien manquer de distance pour croire que le virage économique du président de la République s’inscrit dans une vision social-démocrate.

Pierre Gattaz : le Medef prêt à tout recevoir et à ne jamais rien donner

Une de Libération  en septembre 2013

Une de Libération en septembre 2013

Comme beaucoup de socialistes et de militants de gauche en général, depuis plus d’un an, je suis atterré par la faiblesse du gouvernement et par la teneur très libérale du nouveau « socialisme de l’offre« . Que ce soit le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) de 20 milliards d’euros offerts sans contrepartie, la loi de sécurisation de l’emploi au bilan mitigé, la fin d’une des promesses de campagne les plus emblématiques avec la hausse de la TVA (y compris sur les transports publics !), etc.

Néanmoins, je gardais l’espoir d’une reprise économique ou d’un sursaut du chômage (qui n’arrivent pas, au contraire), ou d’éléments qui me montreraient que finalement, les efforts finissent par payer, malgré les inégalités qui continuent à augmenter.

Mais l’intervention télévisée du président de la République pour ses vœux m’inquiète davantage encore sur le cap pris par la politique économique. Surtout, après l’interview de Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef, syndicat des patrons des grandes entreprises).

De cet entretien, il ressort que la stratégie de la dureté adoptée par le Medef au dernier semestre laisse place à une attitude bien conciliante aujourd’hui. Et pour cause ! « C’est ce que nous demandions depuis plusieurs mois » considère t-il à propos du « pacte de responsabilité » proposé par François Hollande. De responsabilité, il n’en pourtant est question que de celle de l’État, celle des entreprises se borne à un objectif sans éléments d’appréciation concrets (« Un million d’emplois, je le vois comme un objectif. Il faut mettre tout le monde en situation pour cet objectif. »)… Gattaz se prend presque pour le chef du gouvernement en détaillant qu’il faudrait (ou veut) 100 milliards de baisses d’impôts ou de « charges » (cotisations sociales) sur les entreprises, permises par 100 milliards de réduction des dépenses publiques !

La baisse de la fiscalité des entreprises déjà actée (« ces assises devraient permettre de baisser la fiscalité sur les entreprises ») se ferait au dépends des ménages. La cible de Gattaz est claire : la protection sociale (la Sécurité sociale), et particulièrement les branches famille et maladie (les retraites ayant déjà fait l’objet d’une loi en fin d’année…). On se demande d’ailleurs la raison de leur existence à lire Gattaz tant, selon lui, elles « pèsent sur le travail de manière absurde » (sic !). C’est vrai, pourquoi garder une population à la démographie dynamique alors que le vieillissement de la population et la flexibilité du travail font craindre à nos voisins du « modèle allemand » des lendemains qui déchantent ?! Pourquoi garder une population en bonne santé quand cela pèse tant sur la compétitivité des entreprises ? Je caricature à peine, bien malheureusement.

Hors sujet, le président du Medef attaque également la justice fiscale et la réglementation du travail. Pour la première, il considère l’impôt sur la fortune « mortifère » pour les intermédiaires, c’est surtout très difficile à vivre pour les vrais fortunés comme les patrons de grandes entreprises que Gattaz représente. Avec un taux maximal de 1,5% au-delà d’un patrimoine net global de 10 millions d’euros, je crois honnêtement que les dirigeants des entreprises intermédiaires sont rares à être touchés par l’Impôt sur la fortune… D’autre part, la réglementation du travail, comme quoi la loi de sécurisation de l’emploi ne lui suffit pas, est mise en cause : « il y a la dureté de la législation sociale française, […] le chef d’entreprise français a peur d’embaucher. » Cette phrase pourrait sembler drôle car juste avant, le président du Medef évoquait le cas de l’Allemagne : « Alors que j’avais quarante concurrents patrimoniaux en Allemagne ; ils sont tous vivants et en pleine forme. » Or, s’il connaissait vraiment ce « modèle allemand« , il saurait que se séparer d’un employé outre-Rhin est moins facile qu’en France où un licenciement peut se faire moins facilement retoqué par la justice…

En cédant encore une fois au Medef, le Président poursuit ainsi sa politique de l’offre et renforce la tendance engagée par le vote de la loi de finances pour 2014, malgré la désapprobation de la majorité, du Premier ministre lui-même et de syndicats pourtant bien conciliants. La cohérence manque toujours… comme les résultats d’ailleurs ! Les vrais résultats risquent malheureusement de se traduire dans les urnes, et pas dans le sens espéré…